Pour vous, chers adeptes de mes niaiseries.Retravail de mon texte final du cours de création littéraire. Semble-t-il que je l'avais un peu oublié dans mes dossiers informatiques très ordonnés.
Un enfant, qu'est-ce donc ?
Un morceau d'amour égaré,
un miroir, une victime,
un signe du temps en marche.
Francis Bossus
Big Brother et sa progéniture
Trois heures du matin. Fuck.
J'étais plutôt bien là-bas. Zombie. Inexistante.
Je lève l'encre du Quai des brumes, les yeux embrumés, les membres engourdis et la tête en fête de trop-plein d'alcool. Je danse, je ris, je saute toutes les craques du trottoir. Si j'en touche une, le jeu est terminé. Mais je suis douée.
Je descends St-Denis, emportée par les flots houleux. Je tourne à gauche sur Rachel et marche. En fait, je titube bien plus qu'autre chose.
Je chante à tue-tête, je chante comme une vraie casserole. C'est sans importance; en réalité, c'est ce qui fait vraiment la beauté de la chose. Et tant mieux si je peux en réveiller quelques uns au passage, ça me ferait tellement plaisir.
Je m'asseois par terre, je ferme les yeux et cesse de respirer.
Les idées s'enchaînent, un film tourne dans ma tête.
[ Le monde est croche.
C'est l'impression que j'ai à chaque fois que je penche légérement la tête vers la gauche...
Je m'appelle Zoé, j'ai vingt-cinq ans mais Big et les autres m'en donne six.
- Parc Lafontaine à l'horizon! à tribord, toute!
La noirceur du ciel l'avait endormi, mais Zoé vient déranger son repos. Elle s'y échoue.
Elle pique une course jusqu'au premier arbre qu'elle aperçoit: elle y grimpe à toute vitesse, comme si elle devait sauver sa peau.
- Victoire!
- Qu'est-ce que tu fais encore ? Tu vas te péter la figure!
- Ohé, allô !? je suis ici pour m'amuser Big. Ferme ta gueule et laisse-moi faire le singe à ma guise ! On va bien se marrer! Je suis en pleine forme! Je peux courir le marathon pour te le prouver! Je suis une femme forte à l'épreuve de tout! Je suis intouchable! Rien ne peut m'arriver du haut de cette forteresse! Tu devrais monter toi aussi ! On serait les rois du monde là-haut! On pourrait voir à l'autre bout de la planète, on verrait des Australiens sur la plage, les chanceux!
- Tu dis n'importe quoi. T'es folle. On devrait t'enfermer à l'asile. Si seulement quelqu'un pouvait me dire d'où tu sors...
- Ah! come on Big. Allez, laisse-moi jouer à Batman. Tu sais, comme quand on avait huit ans. C'est moi qui serais Batman et j'aurais une belle cape noire et j'aurais la gentillesse de te laisser jouer le rôle de Robin si tu veux! Tu sais? Ou on peut jouer à la cachette dans le noir si ça te plait. Quoiqu'à deux, c'est pas génial. Non, je sais ! On pourrait aller faire sauter des pétards pour réveiller le voisinage! Non, j'ai une meilleure idée ! On pourrait se balancer. Tu viens ? Pousse-moi, encore plus fort, pousse-moi jusqu'au ciel, je vais aller dormir sur la Lune! Ou bien on pourrait toujours jouer aux cowboys du farwest. Pow pow t'es mort!
Elle est là, dans son arbre-gardien, avec ses fusils et son chapeau de cowboy imaginaires. Devant rien.
- Une vraie enfant. Tu m'étourdis. T'en a rien à foutre d'avoir l'air d'une vraie attardée ?
Elle descend de l'arbre, offensée par ce commentaire. Touchée, coulée.
Elle regarde le sol, serre les poing et gueule.
- Bordel que t'es plate! T'as raison Big. J'suis crissement une enfant bien avant d'être une jeune femme! J'en ai rien à fouttre qu'on me trouve idiote: JE SUIS IDIOTE! Une vraie! J'aime ça faire la conne, j'aime ça faire le bébé, courir partout, crier pis me mettre dans la merde. J'adore ça, tu comprends? J'adore ça parce que le monde , il est croche, ok ? Il est croche en esti. Il est croche parce qu'il faut marcher droit tout le temps. Comme un funambule. Moi, je tombe à tout coup! Ça me tue! J'aime mieux marcher à l'envers, tu comprends? Me déguiser d'une perruque blonde bouclée et des lunettes de soleil alors que de toute façon, j'suis toute seule dans mon appartement et que c'est la nuit, tu vois ? Montrer à tous les gens que je croise la nourriture qui est toujours dans ma bouche et que j'ai longuement mastiquée, ça m'amuse, tu saisis?
Il commence à pleuvoir. Des gouttes qui pèsent lourd. Froides.
- Tu vas attraper le rhume, chère.
- Du rhum t'as dis ? Oui, je veux du rhum! Du rhum partout sur moi, dans moi. Faire éclater ma cervelle avec du rhum. Tu devrais en prendre toi aussi . Tu serais un peu plus drôle...
- Le rhume, j'ai dit.
- Ah... le nez bouché par le trop-plein de morve, la gorge qui brûle pis toute ?
- Ouai c'est ça, pis toute. J'abandonne.
- Non, t'as rien compris. T'AS CRISSEMENT RIEN COMPRIS. NUL, NIET, NADA, QUE DALLE!
Zoé se jette par terre après avoir hurlé de toutes ses forces et se met en boule tout en parlant au sol. Elle se fracasse et se défait.
- Big, pourquoi t'es méchante avec moi? Je suis pas faite en chocolat tu sauras, mais maintenant je voudrais me faire toute petite et visqueuse, comme un escargot. Qu'on me piétine, qu'on m'oublie. Je voudrais me faire avaler par une marre de sable mouvant. Être quelqu'un d'autre. Je voudrais m'envoler, faire un tour de tapis volant avec Georges Clooney. Je voudrais pouvoir écouter mes films préférés de Disney pendant des après-midi entières et croire encore au Père Noël et à la Fée des dents. Je vourais porter des petites robes d'été, tu sais, sans que les hommes posent leur gros yeux de boeufs sur moi. Qu'on me trouve cute, pas sexy. Je voudrais trouver que les hommes sont «yash caca» et qu'ils ne fassent plus partie de mes bobos.
Rien.
- Je t'aime Big, ne me tue pas. Pas tout de suite. Viens, on va aller regarder les étoiles dans un champ de blé d'inde loin d'ici. Avoir encore espoir en la bonne étoile. Je veux aller cueillir des framboises et sortir du champ la figure toute beurrée. M'égratigner les genoux sur le ciment en jouant à la corde à danser. Regarder les bonshommes à la télé le samedi matin. Manger des mistrals gagnants comme Renaud. Avoir peur du monstre dans mon garde-robe. Aimer les happy end. Aimer mes poupées. Prendre la poudre d'escampette dans une bulle de savon.
Rien.
- Je veux partir loin, changer d'air, respirer autre chose. Je veux remettre le monde à l'endroit Big. Refaire le casse-tête.
- Je suis trempe. Le sol est froid. Comme mon corps qui craque de partout. Raide. Je vais me briser en deux, comme une vieille.
Rien.
- Je vais m'assoupir ici Big. Parle-moi, fais-moi bouger, fais-moi faire des singeries encore et toujours! Pitch mon coeur dans une fête. Pourquoi tu me laisses divaguer sur le sol mouillé du Parc Lafontaine ? Fais quelque chose! Au pire, mange-moi! Je vais aller me terrer dans ton ventre chaud. Je vais y rester neuf mois si tu me le permets. Je prendrai pas beaucoup de place, ok ? Fermer mes yeux, serrer les dents et souhaiter en ressortir comme neuve.
Rien.
- Tu m'as laissée tomber Big ? Tu m'as abandonnée ? T'as pas le droit. T'as pas le droit, on est lié Big. On est dans ta tête, toutes les deux. J'existe pas si t'es pas là. Assume, assume, ASSUME ! Assume ton coup d'état.
Rien.
- J'existe pas sans toi Big, mais c'est pu grave. Non, inquiète toi pas pour moi, c'est pu grave du tout. Ça l'a pu d'importance parce que je vais m'évaporer Big. Je vais être autre chose, j'vais être plein d'autres petites choses, tu sais, des poussières, des poussières qui vont se pousser ailleurs, partout, à plein d'endroits à la fois. Je serai tellement petite et volatile que je pourrai faire ce que je veux. Je vais voir l'Univers Big. Pas toi. Toi, tu vas rester coincée ici, coincée, coincée, coincée. Tu vas rester toi. Toi, toi qui t'aime pas. Toute ta vie, mais pas moi. Chiffonne-moi, allez vas-y, fais-le. Écrabouille-moi, déchire-moi, efface-moi si t'es pas fif. Ouvre les yeux!
J'ai redressé la tête.]
La chaleur d'été de Montréal me giffle.
Il est treize heures de l'après-midi. Fuck.
Les sols montréalais ne sont pas très confortables.
J'ai mal partout.